Reply to AWL on Europe, by Vincent Présumey

Submitted by AWL on 8 July, 2005 - 7:40

Réponse à Martin Thomas (et ça et là à Yves Coleman) : voir la réalité en face !

Il faut savoir gagner une grève !

Un argument revient souvent sous la plume de Martin : quand la bourgeoisie nous demande de choisir entre ceci et cela, de dire soit Oui soit Non, il vaut mieux ne dire ni l'un ni l'autre. Il arrive en effet que les choses se pr√©sentent ainsi mais, dans sa g√©n√©ralit√©, cet argument est √©trange. Si dans une entreprise le patron propose un plan de licenciements, les travailleurs ne vont pas se lancer dans des cogitations sur le th√®me "On veut nous contraindre √† choisir entre soit la poursuite inchang√©e de l'exploitation capitaliste dans des conditions o√Ļ la boite ne fera pas face √† la concurrence, soit l'acceptation des licenciements pour que le progr√©s, in√©vitable en r√©gime concurrentiel, que veut le patron, puisse se faire. Abstenons-nous ! " Les travailleurs vont √©videmment dire Non et se mobiliser contre le plan du patron.

Dans une trés large mesure, c'est exactement cela qui vient de se passer en France.

Jamais les arguments de Martin, et de même ceux des camarades français sur lesquels il s'appuie, n'envisagent le mouvement réel de la classe ouvrière. Nos camarades disent des tas de choses sur les appareils et les fractions, le PCF, la LCR, LO, le PT, ATTAC, les ailes gauches du PS, les positions de telle ou telle fraction, etc. ... (des choses sur lesquelles ça et là nous pouvons d'ailleurs être d'accords), mais jamais le mouvement réel n'est simplement envisagé comme ayant une existence possible.

Il faut sortir du vase clos et respirer le grand air. Les révolutionnaires ne doivent pas systématiquement se déterminer par rapport aux positions de tels ou tels. Ils ne cherchent d'ailleurs pas à convaincre sur la base de leurs bonnes idées telle ou telle couche radicalisée ou telle ou telle frange militante, ou plus exactement, pour les convaincre, ils doivent d'abord et avant tout essayer d'exprimer le mouvement réel dans son ensemble, par delà les différences idéologiques, nationales, matérielles ... qui le traversent. La divergence première est là, c'est une divergence de méthode. "Les communistes doivent toujours exprimer les intérêts du mouvement dans sa totalité" (Marx). Quand le patron propose un plan de licenciements, le type qui vient expliquer aux ouvriers qu'on veut les coincer en leur disant de dire soit Oui soit Non risque fort de se faire sérieusement engueuler, et il l'aura bien cherché.

Les références britannique et australienne.

Martin se réfère à d'autres référendums ayant compté dans l'expérience politique de son courant. Celui de 1975 en Grande-Bretagne, dont il dit que le vote Non avait bel et bien été porté à l'époque par des forces de gauche, des forces du mouvement ouvrier. Mais il en tire un bilan négatif : "Mais le retrait de la Grande-Bretagne de l'Union Européenne nous aurait-il rapproché d'une Europe socialiste ? Non".

Voila une fa√ßon tr√©s abstraite de poser la question. Car dans les ann√©es qui ont suivi, c'est la d√©faite de la classe ouvri√®re britannique devant Thatcher qui l'a r√©gl√©e. Et dans ce qui a permis √† Thatcher de vaincre, la d√©sorientation politique induite par les directions ouvri√®res, et, avant 1979, par les gouvernements travaillistes, a jou√© un r√īle essentiel. Et dans cette d√©sorientation le soutien du gouvernement du Labour √† "l'Europe" en 1975 a √©t√© une composante. A ce compte l√†, il est facile de d√©montrer que toute campagne pour un vote Non men√©e par la gauche, qui n'est pas suivie de la victoire du socialisme, ne nous a certes pas rapproch√©s d'une Europe socialiste ! Mais on pourrait de la m√™me fa√ßon expliquer qu'il ne vallait pas le coup de faire gr√®ve vu que m√™me si on gagne on ne se rapproche pas forc√©ment du socialisme !

Martin évoque aussi le référendum australien de 1999 sur la République. C'est là un autre cas de figure, beaucoup plus proche de son hypothèse dans laquelle il faut répondre soit Oui soit Non à une mauvaise question, puisque le choix était de maintenir le lien réactionnaire à la couronne britannique ou d'instituer une "République" de type présidentiel (dans l'histoire des institutions bourgeoises, la présidence de la République est un succédanné de la monarchie ! ). L'intervention de la Couronne en 1975 ayant mis fin à un gouvernement travailliste, il est probable qu'un référendum à cette date aurait vu un puissant mouvement populaire contre le lien monarchique à la Grande-Bretagne. Par la suite, la vague néo-libérale a marqué des points et le Labour australien fait son soi-disant aggiornamento. Dans ces conditions la bourgeoisie ne craignait sans doute pas grand-chose avec le référendum de 1999, qui n'est donc pas comparable au référendum français.

On peut avoir quelques doutes sur le bien fondé du vote Oui, dans ces conditions, de la part des camarades de Workers Liberty. Cependant je m'abstiendrai de juger, ne connaissant pas assez bien la situation australienne.

Non, pas ça !

Mais lorsque Martin explique que la droite monarchiste a fait profil bas en Australie parce qu'elle savait que son "travail" serait fait par la gauche, et estime qu'il en est allé de même de la part de la droite et de l'extrême-droite "anti-européenne" en France pendant la campagne de 2005, il commet une grave erreur.

Une erreur factuelle : Le Pen, De Villiers et Pasqua, loin de faire "profil bas" en France en 2005, ont √©t√© exhib√©s partout. Dans la campagne officielle et dans les m√©dias, ils avaient une place bien plus grande que le Non de gauche. Ils servaient en fait √† calomnier celui-ci et √† faire voter Oui. Les r√©sultats montrent que l√† o√Ļ un √©lectorat ouvrier avait vot√© Le Pen √† certaines occasions depuis 20 ans, comme dans le Midi, cet √©lectorat a vot√© Non sans que l'on puisse dire si c'est en suivant l'extr√™me droite ou -ce qui nous semble plus probable pour avoir √©t√© sur le terrain- en se soudant au mouvement g√©n√©ral de la classe ouvri√®re. Mais l√† o√Ļ l'extr√™me droite avait beaucoup de voix plus petites-bourgeoises ou bourgeoises, celles-ci ont largement vot√© Oui, ainsi en Alsace, ou en Vend√©e, dans le propre bastion de M. De Villiers o√Ļ le Oui est en t√™te. Dans le d√©partement de l'Allier la seule ville o√Ļ le Oui est en t√™te est aussi la seule o√Ļ il y a une tradition d'extr√™me-droite et un vote d'extr√™me-droite puissants : Vichy -et cela se v√©rifie pr√©cis√©ment dans les r√©sultats des diff√©rents bureaux de vote.

Bref, pour quiconque a v√©cu en France pendant ce printemps 2005 et a pens√© √† regarder autour de lui, il ne fait aucun doute que la dynamique du Non est venue de gauche et a √©t√© renforc√©e √† chaque gr√®ve importante : le revirement d√©finitif vers la victoire du Non, malgr√© les appareils syndicaux, s'est produit lors de la "gr√®ve de la Pentec√īte", le 16 mai.

La propagande bourgeoise en France et en Europe a cherché à faire croire que les Français sont une bande de xénophobes. Croire à cette propagande serait une erreur similaire au fait d'avoir pris les Allemands, en 1989, pour une bande nationaliste, les Iraniens en 1979 pour une bande d'islamistes, les Polonais en 1980 pour une bande de catholiques ...

Cette erreur conduit donc √† une faute. Car l'argument "Le Pen n'a pas besoin de se donner du mal. Vous faites son travail ! ", nous l'avons entendu pendant cette campagne. Il fut employ√©, manipul√©, par les chefs du PS et de la CFDT, par Hollande, Dray, Strauss-Kahn et Ch√©r√®que. Ils s'inscrivaient de fait dans une certaine tradition, car c'est bien les militants de base, par dessus les dirigeants partisans du Non, qu'ils visaient. Cette tradition, c'est celle des staliniens et des Fronts populaires qui accusaient ceux qui ne soutenaient pas "la R√©publique" de faire le jeu du fascisme ! Dans la rh√©torique des Hollande et autres, "l'Europe" avait en l'occurence remplac√© "la R√©publique". Et nous faisions le jeu du fascisme ! En gagnant, en gagnant par la gauche, en marginalisant effectivement le FN dans la campagne r√©elle, celle qui a eu lieu √† la base, nous faisions son travail √† sa place ! En battant le plan patronal, nous faisions le jeu de l'extr√™me-droite ! Allons donc ! Les √©normit√©s o√Ļ le raisonnement purement logique de Martin peut conduire doivent inciter √† la r√©flexion : n' y aurait-il pas un petit quelque chose qu'il n'a pas vu, √† savoir o√Ļ √©tait le patronat et o√Ļ √©tait la classe ouvri√®re dans cette affaire ?

L'appareil stalinien n'y est pas pour grand chose ...

Se demandant si le "Non de gauche" est vraiment de gauche, Martin passe trés rapidement en revue les positions du PCF et de Laurent Fabius pour répondre que non, balayant au passage -en l'occurence à juste titre- un argument attribué à LO que nous ne ferons certainement pas notre, selon lequel en 2005 le PCF était devenu plus internationaliste qu'en 1992 lors du référendum sur Maastricht. Mais une fois encore cette manière de procéder ignore totalement l'essentiel : le mouvement propre de la classe ouvrière (et sa traduction dans les organisations, notamment dans le PS et dans la CGT), qui ne s'est absolument pas développé et déterminé, ni sur la base des positions du PCF ni sur la base de celles de Laurent Fabius.

L'appareil du PCF et celui de la CGT ont observ√© un profond silence √† l'automne 2004 lors du r√©f√©rendum interne au PS : il fallait aider Hollande √† avoir un vote Oui dans le PS. Ceci fait, l'intention de l'appareil du PCF √©tait de faire une campagne dans la m√™me configuration que lors de Maastricht : le Oui devait l'emporter, la campagne du "Non de gauche" devait avoir le PCF pour colonne vert√©brale, pilier central, ce qui permettrait ensuite de n√©gocier et de collaborer tranquillement avec la direction du PS. Mais fin janvier d√©but f√©vrier, les gr√®ves dans les bo√ģtes (Carrefour, d√©localisations ...) se sont multipli√©es, ainsi que le mouvement lyc√©en, les cadres interm√©diaires de la CGT se sont affront√©s directement √† la direction conf√©r√©dale sur le r√©f√©rendum, et le Non socialiste, en tant que tel, √† partir du vote contre au Parlement de Marc Dolez puis de l'engagement d'Henri Emmanuelli, est apparu (la campagne de JL M√©lanchon n'√©tait pas en tant que telle une campagne du Non socialiste).

Tout cela ne faisait pas partie du sc√©nario bien tranquille initial. La classe ouvri√®re s'est invit√©e dans la campagne, comme force ind√©pendante, directement par les gr√®ves, et √† travers ce qui s'est pass√© dans la CGT et dans le PS. Ensuite, le PCF (avec l'aide active de la LCR, d'ATTAC et d'une partie des courants de gauche du PS, √† savoir l'aile de JL M√©lanchon) a "surf√©" sur la vague, mais sur une vague qu'il n'avait ni souhait√©e ni d√©clench√©e, et qu'il ne contr√īlait pas (bien s√Ľr bien des militants communistes de base √©taient, eux, tr√©s contents).

Précisions sur les fantasmes français.

Dans le cours de la lutte des classes en France, ce référendum a été un moment important, défaite de Chirac, de la bourgeoisie, de la direction du PS et de tous les appareils. On ne peut en saisir la portée qu'en la reliant à la question du pouvoir et de la forme de l'Etat en France.

Il faut ici faire deux précisions.

Premi√®re pr√©cision. Yves Coleman explique par ailleurs que le caract√®re tr√©s politique du mouvement ouvrier fran√ßais tant lou√© par Marx est devenu un mythe. Outre que ce temp√©rament politique jacobin avait aussi des inconv√©nients aux yeux de Marx, il n'est pas logique d'expliquer que la d√©cadence de l'imp√©rialisme fran√ßais, devenu un imp√©rialisme de seconde zone (ce qui ne l'emp√©che √©videmment pas de commettre des crimes terribles, comme au Ruanda), aurait pour cons√©quence que les enjeux politiques sur la forme de l'Etat fran√ßais, parlementarisme ou bonapartisme par exemple, seraient devenus des enjeux mythiques et secondaires. Au contraire : apr√©s une relative stabilit√© sous la III¬į R√©publique, la crise de l'Etat est revenue de plein fouet en France dans les ann√©es 1930. Le r√©gime actuel est issu d'un coup d'Etat militaire. Il a √©t√© confront√© √† une gr√®ve g√©n√©rale (1968) et plus r√©cemment √† deux pouss√©es vers la gr√®ve g√©n√©rale (1995, 2003). Il n'a pas subi l'√©quivalent de la d√©faite thatch√©rienne : ce n'est pas du chauvinisme que de le constater !

Voir l'expression du chauvinisme franchouillard dans la conscience politique marxiste de ces r√©alit√©s rel√®ve de la m√©thode Cou√© de celui qui ne veut pas admettre ce qu'il a sous le nez. Au demeurant, la position d'Yves de fureur syst√©matique contre les "id√©es fran√ßaises", "exception fran√ßaise", la√Įcit√© "√† la fran√ßaise",etc., est tout aussi f√©tichiste que ce qu'elle entend combattre, elle fait des f√©tiches du "lambertisme", de "Chev√®nement" et autres cr√©atures fantasmatiques. Ce ne sont pas des f√©tiches "fran√ßais", mais des revendications ouvri√®res, qui ont √©t√© le ciment de la victoire du Non le 29 mai. La position d'Yves est au fond exemplaire d'une absence de d√©tachement r√©el par rapport aux mythes de l'imp√©rialisme fran√ßais. Elle rappelle celle de ces syndicalistes et socialistes r√©volutionnaires d'avant 1914 qui, en criant bien fort qu'ils "plantaient le drapeau fran√ßais dans le fumier", s'estimaient quittes. Ils n'√©taient en fait en rien d√©tach√©s de la "question fran√ßaise" !

Deuxi√®me pr√©cision. Dire que la question du pouvoir est pos√©e en France, ce n'est pas faire de la France le guide n√©cessaire des nations europ√©ennes ! C'est une constatation. Pour s'en tenir aux √©volutions les plus r√©centes -car le mouvement actuel int√®gre des exp√©riences bien plus anciennes- des couches profondes de la classe ouvri√®re ( et pas seulement, ni principalement, ce que l'on nomme des "couches militantes radicalis√©es"), parmi les enseignants, parmi les travailleurs du textile, de la m√©tallurgie, du b√Ętiment ... se sont oppos√©es de plus en plus frontalement au gouvernement Chirac- Jospin (dont le PCF √©tait un pilier). Cela a abouti au 21 avril 2002 : une partie de la classe a vot√© pour des candidats trotskystes (10,5% des voix). Mais l'union sacr√©e autour de Chirac, au pr√©texte de Le Pen, a failli faire r√©gresser ce mouvement, et a effectivement permis au gouvernement Chirac-Raffarin de porter des coups sans pr√©c√©dents. Il s'est cependant heurt√© √† une tentative, venue d'en bas, de r√©aliser la gr√®ve g√©n√©rale en 2003. Ce sont dans l'ensemble les m√™mes couches profondes du salariat qui ont "fait" le 21 avril 2002, les gr√®ves de 2003, qui ont vot√© PS sans remont√©e de leurs illusions en 2004, et qui se sont mises en branle pour la victoire du Non en 2005. Par elles la question du pouvoir est pos√©e, non sous l'angle g√©n√©ral d'un programme anticapitaliste, mais sous l'angle imm√©diat de la d√©mocratie et de l'urgence sociale dans le pays.

Cette maturité de la situation française ne signifie surtout pas que la révolution socialiste va y triompher d'ici peu et que les nations extérieures devront s'y rallier. Le mouvement en question lui-même se développe lentement en France car il est pénétré du sentiment de la difficulté, car il n'a pas de représentation politique adéquate et aussi, à présent, parce qu'il a une certaine conscience de sa responsabilité d'avoir provoqué en Europe un mouvement contre la "constitution" libérale. Dire ce qui est : qu'il y a aujourd'hui en France une radicalisation profonde, puissante, qui ne se confond pas avec les "couches militantes radicalisées" au sens habituel de l'extrême gauche, qui est un phénomène de masse (lequel oblige même la plupart des politiciens bourgeois à des postures "anti-libérales"), que la question du pouvoir est posée, n'a rien à voir avec une crise de chauvinisme révolutionnaire dans le genre Healy 1970. Gardons nous de cela, évidemment. Mais regardons la réalité en face.

Cette situation fran√ßaise a une port√©e europ√©enne et c'est pour cela que les dirigeants de l'UE ont suspendu le "processus de ratification" car m√™me les Polonais, dont on a voulu faire croire qu'une campagne chauvine les avait vis√©s en France (rappelons qu'en fait c'est M.Barroso qui a fait une provocation en d√©clarant qu'en France on ne trouvait que des plombiers polonais !), m√™me les Polonais, donc, allaient voter Non. Mesure-t'on l'importance de ce sympt√īme politique : enfin, 15 ans apr√©s la chute du Mur de Berlin, les expressions politiques du mouvement de la classe ouvri√®re dans les anciennes parties Est et Ouest de l'Europe commencent √† converger !

Le débat sur la constituante, en France et en Europe.

D'o√Ļ les d√©bats dans nos groupements et, depuis la victoire du Non, √† une √©chelle sensiblement plus large, sur la revendication d'assembl√©e constituante au niveau fran√ßais et au niveau europ√©en.

Au niveau français, ce thème vient assez naturellement dés lors qu'on réfléchit aux mots-d'ordre contre Chirac.

Chasser Chirac par la lutte des classes ce n'est pas la m√™me chose que de respecter le cadre des institutions de la V¬į R√©publique. Nous avons √©crit dans la lettre de Liaisons que des √©lections pr√©sidentielles "normales" pourraient paradoxalement faire gagner Sarkozy (encore que ceci est moins s√Ľr maintenant qu'il est de retour au gouvernement). Martin semble avoir vu l√† l'aveu que le 29 mai n'avait pas √©t√© une si grande victoire. Bien entendu le 29 mai n'a pas r√©gl√© les probl√®mes politiques. Le camp ouvrier dans ce pays ne serait pas motiv√© pour voter pour un Strauss-Kahn ou m√™me pour un Fabius face √† un Sarkozy, au jour d'aujourd'hui. C'est cette contradiction politique que nous avons exprim√©e, pour en tirer la seule conclusion qui vaille : non pas qu'il aurait fallu s'abstenir le 29 mai, mais qu'il faut acc√©l√©rer le d√©bat et le regroupement pour une alternative politique √† gauche.

(signalons d'ailleurs, sur cette question des présidentielles, la portée du rappel récent par le PCF qu'il aurait son candidat en 2007 ou avant, quoi qu'il arrive : car une candidature Bové, ou une candidature du Non socialiste, sans cette présence du PCF au premier tour, pourrait aller au second tour et l'emporterait face à un Sarkozy !)

D'autre part la dissolution de l'assembl√©e, seule, pose le probl√®me que celui qui dissout, c'est Chirac. La question est donc de chasser les deux. Et de rompre avec les institutions actuelles : donc, que l'assembl√©e soit souveraine et √©lue √† la proportionnelle. Ce qui s'appelle une constituante. "En 1789, ce truc √©tait bourgeois", nous rappelle Yves. Et alors ? La d√©mocratie est un contenu, un contenu social, un contenu de classe, pas une forme f√©tichis√©e qui, par essence, serait "ouvri√®re" (les conseils ?) ou "bourgeoise" (c'est Rosa Luxembourg qui d√©non√ßait le f√©tichisme, invent√© par les bolcheviks pas plus t√īt qu'en 1918, contre les "corps repr√©sentatifs issus d'√©lections populaires g√©n√©rales", et sur ce point elle avait raison).

Donc, en France, nous disons : Dehors Chirac, son gouvernement et son assemblée, et nous ouvrons le débat sur la constituante.

Mais au niveau européen Martin est frappé du fait que la lettre de Liaisons ne reprend pas ce mot-d'ordre. Rassurons nos camarades sur un point, à supposer que ce soit nécessaire (mais si ça va sans dire ça ira encore mieux en le disant) : ce n'est ni par chauvinisme, et pas non plus par attachement à "l'Etat-nation" (position qu'a exprimée dans la réunion que nous avons organisée le 19 juin le représentant du groupe Pour Une Démarche Socialiste), car nous distinguons, justement, Etat et nation. Les nations font elles aussi partie de la réalité et ne correspondent pas forcément aux Etats. Réfléchissons à l'hypothèse théorique de l'élection d'une assemblée constituante européenne. Si elle adopte une constitution dont les Français, ou les Ecossais, ne veulent pas dans leur majorité, serait-il démocratique de la leur imposer ? Non. Voila qui montre le lien entre constituante et réalité nationale et le caractère antidémocratique d'une constituante au dessus des nations. De la même manière, n'aurait pas été démocratique une constituante "soviétique" avec les Russes parlant en fait pour les Ukrainiens, ou une constituante franco-algérienne prétendant donner souverainement son avis sur l'indépendance de l'Algérie en 1962, etc. !

Ce qui ne veut absolument pas dire qu'il ne saurait y avoir de mouvement internationaliste au niveau européen. Au contraire, répétons-le, les Non français et néerlandais ont un effet de contagion qui nous semble porteur d'un tel mouvement. Et la souveraineté des nations, par la réalisation, contre la bourgeoisie, de la démocratie totale dans chaque nation, va de pair avec la libre union des nations et avec l'abolition réelle des frontières (ce qu'est loin d'offrir l'UE, les sans-papiers et les victimes de Schengen en savent quelque chose). Librement ces nations pourraient décider de fusionner, et l'assemblée souveraine qui pourrait élaborer leur commune constitution, ou leur pacte fédéral, serait assez naturellement formée par ... l'addition des constituantes de chacune.

Au demeurant, force est de constater qu'en France, le thème de la "constituante européenne" est parfois manié par des courants politiques dont l'arrière-pensée est de ne pas mettre en cause le régime et le pouvoir en France et de faire diversion.

Tout cela a un caractère un peu théorique, voire fictif, j'en conviens. Je me suis lancé ici dans ces discussions pour montrer quel est notre réel état d'esprit. On peut ensuite être en désaccord et avoir bien des nuances, mais qu'une chose soit claire : il n'y a pas dans ces positions d'influence de la part des idées d'un supposé "camp" bourgeois anti-UE et protectionniste. Ces discussions sur la constituante française, sur l'union libre des peuples d'Europe, ne sont pas pour nous un préalable à l'action commune pour chasser Chirac : elles en découlent.

A propos de l'implantation de notre puissant appareil dans les hameaux et dans les montagnes.

Martin Thomas nous dit que "pour que les révolutionnaires puissent faire marcher une telle opération" (à savoir l'élection par en bas d'une constituante) il faudrait qu'ils aient "un appareil organisationnel solidement implanté" partout.

En toute franchise, cet argument a d'abord suscit√© parmi nous un gros √©clat de rire. Martin nous croit-il assez na√Įfs ou assez fous, fous que nous serions de nous figurer au bord de prendre le pouvoir avec notre petit groupe, pour imaginer des choses pareilles ?

Mais plus profondément, Martin ici manifeste une absence totale de compréhension du mouvement réel et de ce qu'est ... la révolution, qui nous étonne à notre tour : selon lui, qui est-ce qui fait la révolution ?

Contrairement à la phrase directiviste et substitutiste du Che (le premier devoir d'un révolutionnaire est de faire la révolution ! ), ce ne sont pas les révolutionnaires qui font les révolutions. Mais la suite est inquiétante :

"Les r√©volutionnaires n'ont pas une telle force. S'ils en avaient m√™me une fraction importante, ils devraient saisir l'occasion de pr√©parer des actions directement r√©volutionnaires plut√īt que de perdre du temps √† organiser des bureaux de vote."

Nous confessons ici être de parfaits droitiers devant de telles déclarations qui fleurent bon "le pouvoir qui est au bout du fusil" !

La souveraineté réelle de la majorité, voila ce que nous entendons par démocratie, et par Etat ouvrier, et par dictature du prolétariat. Organiser des bureaux de vote pour des élections souveraines, contre le pouvoir de la propriété et de l'appareil exécutif de l'Etat, quoi de plus révolutionnaire ?

Mais qui va organiser cela, nous demande Martin ! Vous n'avez pas l'appareil ! "Mon royaume, mon royaume pour une Tchéka", comme disait l'autre !

Les masses elles-m√™mes ont quelques capacit√©s d'organisation, sinon tous les discours des "r√©volutionnaires" n'auraient gu√®re de sens. Des r√©seaux de d√©l√©gu√©s, de syndicalistes, d'instituteurs, des associations de parents d'√©l√®ves, des amicales la√Įques, des secr√©taires de mairies, et m√™me des conseils municipaux sont tout √† fait susceptibles d'√™tre port√©s par un mouvement d'ensemble et d'organiser des √©lections par eux-m√™mes. Evidemment, ici, c'est Yves Coleman qui va nous gronder : voila la "d√©mocratie communale" du PT qui pointe !

Mais il se trouve qu'elle n'est pas un mythe. Et que les gouvernements bourgeois de droite et de gauche, en France, veulent effectivement grouper les communes et supprimer tous les éléments d'auto-gouvernement local. Ils appellent même ça -exemple d'inversion idéologique dans le vocabulaire- la "décentralisation". Cette centralisation ressemble assez à une partie de l'oeuvre de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, nous semble-t'il.

Sur une modeste campagne effectivement menée par notre modeste appareil.

Martin Thomas écrit encore :

"Personne ne propose non plus de faire campagne pour contraindre les conseils régionaux et les grandes villes dirigés par la gauche de refuser de collaborer avec le gouvernement central et d'essayer de l'empêcher de fonctionner."

Précisément si, et là nous sommes un peu étonnés, car sur ce thème, notamment sur deux questions concrétes -le transfert des agents d'entretien et de cuisine des lycées et collèges aux départements et aux régions, et le RMA (Revenu Minimum d'Activité)- la lettre de Liaisons, ainsi que le groupe Le Militant sur le RMA, "font campagne" avec leurs modestes moyens, ceci en cohérence avec l'ensemble de nos positions puisque là, Martin a raison : il serait illogique de ne pas le faire. Dans le PS la question des transferts de personnels est d'ailleurs un facteur de crise sur lequel nos positions ont été répercutées dans les réunions des ailes gauche, et cette question a été abordée par Marc Dolez et, plus occasionellement, par Henri Emmanuelli. Certains conseils généraux ou régionaux ont été mis en difficulté et cette bataille est loin d'être terminée. La lettre de Liaisons a rendu compte de tout cela et continuera.

* * * *

Les questions de fond : la méthode.

Jusqu'à présent dans cet article, j'ai répondu d'une manière quelque peu "défensive" aux critiques adressées à notre position dans les textes de Martin. Mais il faut maintenant prendre du recul et remonter à la source probable de ces divergences. A vrai dire, j'en ai largement abordé une dans les lignes qui précèdent : une attitude faussement avant-gardiste, commune à la majeure partie de l'extrême-gauche, dans laquelle l'expression superficielle des idées est parfois confondue avec le mouvement réel ou masque celui-ci (et je pense que les positions hypercritiques, et à ce titre souvent stimulantes, d'Yves Coleman sur les divers courants de l'extrême-gauche se situent en fait dans le même schéma général de pensée et d'action).

Franchement, je trouve que cette attitude évoque celle de la majorité des courants trotskystes (je ne sais pas ce qu'écrivait à l'époque l'AWL, mais la tradition Third Camp peut faire espérer que c'était d'une autre trempe) devant la chute du Mur de Berlin. Ils ont alors dans un assez bel ensemble dénigré le mouvement réel de la classe ouvrière qui ouvrait la porte au capitalisme et à cette méchante "démocratie", voire même, diable entre les diables, au "nationalisme". La chute du Mur de Berlin a eu des conséquences qui sont loin d'être toutes favorables à la classe ouvrière ; mais pourtant, était-elle oui ou non une victoire ouvrière ? C'est un peu la même question de méthode qui se pose à propos de la victoire du Non français. Je ne rentrerai pas dans la comptabilité qu'esquisse Martin. Le résultat le plus important des luttes, disait Marx -et c'est une fine observation qu'il tirait de l'étude des grèves anglaises, contre le français Proudhon- c'est "l'union grandissante des travailleurs". De ce point de vue, il n'y a pas photo !

Les questions de fonds : capitalisme et socialisation de la production.

A cette question de méthode, d'approche du réel, se combine la question de l'analyse théorique que nous faisons de l'UE et finalement du capitalisme contemporain.

Martin date l'effort unificateur des bourgeoisies européennes de 1945. Ce n'est pas exact. Avant de voir ceci sous l'angle historique, une remarque théorique générale est nécessaire.

La contradiction entre le d√©veloppement apport√© par le capitalisme aux forces productives, c'est-√†-dire le niveau √©lev√© de socialisation de la production r√©alis√© par lui, et les fronti√®res nationales, est un aspect particuli√®rement aig√ľ de la contradiction fondamentale du capitalisme : celle qui oppose la socialisation de la production √† son appropriation priv√©e. Aspect aig√ľ, parce qu'ici entre √©galement en ligne, de plein fouet, l'Etat.

A cet √©gard, il est tout aussi faux, unilat√©ral, de dire que les forces productives ont cr√Ľ ou qu'elles ont d√©cru apr√©s 1945. La croissance des forces productives entre en contradiction, de mani√®re grandissante, avec le caract√®re priv√© de l'appropriation, avec les rappors sociaux capitalistes. C'est l'aggravation de cette contradiction le fil conducteur de notre analyse et non la "croissance" ou le "d√©clin" des forces productives. Cela veut dire qu'en augmentant les forces productives le capital augmente les forces destructives et qu'en renfor√ßant le caract√®re social de la production il renforce aussi le caract√®re priv√© de l'appropriation, l'ali√©nation de tous les rapports -la "marchandisation du monde" comme le disent les altermondialistes, et pour le coup cette expression est excellente.

Impérialisme et unfication de l'Europe : la question est ouverte bien avant 1945.

L'aggravation de ces contradictions a atteint un niveau global, planétaire, rendant possible et nécessaire la révolution socialiste, il y a maintenant un peu plus d'un siècle. Dés ce moment la question du dépassement des frontières nationale est posée aux bourgeoisies, et elle est posée par les bourgeoisies d'avant 1914 :

-qui forment de vastes empires coloniaux se partageant le monde,

-qui ont toutes des monnaies convertibles dans l'étalon or, autrement dit l'unification monétaire du monde avant 1914 est objectivement supérieure à celle de la seule Europe aujourd'hui !

-qui sont capables d'accords et de consortiums communs pour les exportations de capitaux dans certains cas (Russie, Chine) mais qui en même temps sont engagées dans une concurrence féroce.

Ces contradictions explosent en 1914. L'imp√©rialisme allemand, au moment de Brest-Litovsk, printemps 1918, r√©alise une premi√®re forme imp√©rialiste d'unification de l'Europe (je laisse de c√īt√© ici le cas de Napol√©on et m'en excuse aupr√©s d'Yves ! ). Quelques mois plus tard, alors que c'est la r√©volution socialiste qui tente d'unifier l'Europe, les imp√©rialismes signent des trait√©s entre eux, trait√©s in√©gaux par lesquels le financement du capital fran√ßais et britannique va d√©pendre des r√©parations allemandes elles-m√™mes financ√©es par les Etats-Unis devenus par la guerre cr√©anciers de la France et de la Grande-Bretagne ...

Quand, apr√©s 1923, la r√©volution socialiste est √©cart√©e dans l'imm√©diat, une stabilisation temporaire est tent√©e, bas√©e sur la circulation des capitaux entre l'Am√©rique et le coeur allemand de l'Europe. Cet √©difice s'effondre en 1929. L'unification de l'Europe devient alors un enjeu secondaire du partage global du monde. Hitler la r√©alise bel et bien, "√† sa fa√ßon" et avec de fameuses "d√©formations", en 1940-41, mais il s'agissait bien l√† d'une unification capitaliste de l'Europe continentale, √† l'exclusion des √ģles britanniques (et nous en sommes tr√©s heureux pour elles ! ) !

La "construction européenne" jusqu'à la chute du Mur de Berlin.

La nouveauté des conditions crées en 1945 réside seulement dans le fait que tous les impérialismes européens sont terriblement affaiblis. Au point que les Etats-Unis envisagent la colonisation (plan Morgenthau, 1944), puis renoncent devant la montée des luttes de classe en Europe et chez eux. La chappe de plomb stalinienne à l'Est leur permet de remettre en selle les impérialismes occidendaux (lancement du Deutschmark en 1948 et plan Marshall). Il y a alors stabilisation, pour une période assez longue, de rapports semblables à ceux qui avaient tenté de s'établir entre 1924 et 1929, mais qui cette fois-ci tiennent le coup, en raison du cadre nouveau de la division de l'Europe et de l'Allemagne en deux. Les premiers linéaments d'institutions communes aux Etats d'Europe de l'Ouest sont posés à la suite du plan Marshall (OECE, devenue OCDE), donc sous incitation étatsunienne.

Pour autant, il n'y a pas r√©alisation du "super-imp√©rialisme" qu'√©voquait Karl Kautsky en 1914. Le concurrence reprend, notamment celle de l'Allemagne et du Japon envers les Etats-Unis d√©crite par Robert Brenner, et aussi entre les Etats et imp√©rialismes europ√©ens malgr√© leur rapprochement, ou √† cause de lui. L'id√©ologie europ√©iste port√©e par des secteurs social-d√©mocrates et d√©mocrates-chr√©tiens, qu'elle ait vis√© sinc√©rement ou non √† unifier l'Europe, a concr√©tement abouti a mettre en place les conditions de cette concurrence par des accords de libre-√©change, puis avec le March√© commun, des tarifs douaniers communs. A ce sujet, il faut signaler le contenu lib√©ral du trait√© de Rome, d√©s 1957, malgr√© le contexte keyn√©sien de l'√©poque. De mani√®re assez frappante, il y a concomitance entre la mise en place d'un Etat fort, la V¬į R√©publique, en France, et les premiers pas du March√© commun.

La première -et à cette date la seule- opération de grande ampleur sur les structures mêmes de la production capitaliste, réalisée par le biais de la CEE, la PAC (Politique Agricole Commune) a consisté dans l'organisation de la liquidation de la petite paysannerie et l'aide étatique au renforcement de la productivité et des exportations des agricultures française et, secondairement, allemande.

Apr√©s 1968 la V¬į R√©publique fran√ßaise est affaiblie. L'imp√©rialisme britannique, en tr√©s profonde crise, adh√®re √† la CEE. L'Italie est √©galement en crise. C'est dans cette p√©riode que les institutions dites europ√©ennes commencent √† tenter d'√©tayer les Etats bourgeois affaiblis par les luttes ouvri√®res, mais sans devenir pour autant un super-Etat qui les engloberait (le Parlement europ√©en est justement √©lu pour la premi√®re fois au suffrage universel en 1979).

Parall√®lement, la crise mon√©taire internationale avec le passage aux changes flottants pousse les imp√©rialismes europ√©ens continentaux -sans la Grande-Bretagne- √† former un syst√®me mon√©taire (le SME) dont la monnaie de r√©f√©rence est en fait le Deutschmark, ceci traduisant la productivit√© du capital allemand (c'est aussi en 1979 qu'est adopt√©e une unit√© de compte commune pour le SME, rempla√ßant le dollar dans ce r√īle : l'ECU).

Les deux processus : formation d'institutions communes pour coordonner les attaques anti-ouvrières et servir au besoin de diversion pour protéger les gouvernements, et amorce de l'unification monétaire dans le cadre de la crise économique mondiale, se combinent et servent de base au mirage d'une unification européenne en marche. Mais en fait, le développement des "institutions européennes" ne va véritablement s'accélérer qu'aprés 1984, comme relais de la "mondialisation". L'"Acte unique" de février 1986 programme la libre circulation des capitaux pour 1993.

C'est en fait √† partir de la d√©faite des classes ouvri√®res britannique et am√©ricaine au d√©but des ann√©es 1980, qui modifie le rapport de force mondial entre les classe, que ce cadre politique continental va pouvoir jouer un plus grand r√īle, comme cadre d'unit√© des diff√©rentes bourgeoisies contre leurs classes ouvri√®res, . C'est notamment la d√©faite thatch√©rienne qui a permis, sur le continent, l'acc√©l√©ration de la "construction europ√©enne" de Jacques Delors : le discours tenu par la bourgeoisie et la presse britanniques selon lequel son pays se tient √† l'√©cart des mesures "√©tatistes" voire "sovi√©tiques" de la Commission europ√©enne, et le discours tenu par leurs √©quivalents continentaux selon lequel l' "Europe sociale" est en marche malgr√© et contre Thatcher, √©taient en fait compl√©mentaires et visaient l'un et l'autre √† duper les travailleurs et les opinions publiques. La livre Sterling reste en dehors du SME jusqu'en 1990 ; la City joue un r√īle d√©cisif pour pousser les march√©s de capitaux du continent √† la d√©sinterm√©diation financi√®re, mais ceci suppose pr√©cis√©ment la position "un pied dedans-un pied dehors" de l'imp√©rialisme britannique.

C'est aussi dans les ann√©es 1980 que la CEE s'√©tend √† l'Espagne, au Portugal et √† la Gr√®ce, donc √† la zone m√©diterran√©enne, en injectant des sommes importantes en Fonds structurels europ√©ens pour int√©grer ces anciennes dictatures. C'est dans ces pays que le sentiment des masses comporte le plus d'illusions envers la "construction europ√©enne" puisqu'elle a √©t√© associ√©e √† la fin des dictatures et √† une certaine hausse du niveau de vie : d'o√Ļ la manoeuvre qui consista, en 2005, √† organiser le premier r√©f√©rendum sur la "constitution" en Espagne.

La chute du Mur de Berlin, le passage à l'euro et l'impérialisme allemand.

La r√©unification allemande et la fin du bloc sovi√©tique, qui n'ont pas √©t√© voulues et recherch√©es par les puissances imp√©rialistes occidentales, mais impos√© par le soul√®vement des masses, ouvrent une phase de danger o√Ļ les rivalit√©s entre elles peuvent revenir en force, notamment la tentation "orientale" de l'Allemagne (qui reconnait l'ind√©pendance de la Slov√©nie et de la Croatie contre les imp√©rialismes fran√ßais et britanniques en 1992, et qui pousse √† la s√©paration entre R√©publique tch√®que et Slovaquie). L'Allemagne "r√©unifi√©e" redevient de fait la puissance centrale du continent, non seulement √©conomiquement, ce qu'elle √©tait d√©j√†, mais politiquement, militairement, et diplomatiquement. Elle est largement en t√™te pour les investissements dans les pays de l'ancien bloc sovi√©tique et de l'ex-URSS -mais il faut pr√©ciser qu'il y a au total peu d'investissements dans ces pays, la p√©n√©tration du capital se faisant plus par le biais du commerce, du pillage et des options sur les mati√®res premi√®res. L'ex-Yougoslavie voit les milices soutenues par telle ou telle puissance europ√©enne s'affronter, puis les Etats-Unis tirer partie de leur rivalit√© pour s'imposer, par la force, comme puissance tut√©laire (accords de Dayton, 1995, guerre du Kosovo, 1999).

Autrement dit : la phase nouvelle de cette unité de l'Europe" que fait le capital "à sa manière" correspond exactement au retour de la guerre, des massacres de civils et des camps de concentration sur le continent !

Les rivalités entre impérialismes européens s'exacerbent aussi en Afrique et sur le sang des Africains (crimes de la France au Ruanda, liés à la rivalité avec la Grande-Bretagne et les Etats-Unis : des millions de morts).

L'interp√©n√©tration des march√©s de capitaux, la d√©sinterm√©diation financi√®re, la titrisation des dettes publiques, bref, la "mondialisation" √©conomique, loin de donner un caract√®re pacifique √† l'imp√©rialisme, exacerbe la concurrence. Et dans la concurrence les Etats sont des ato√Ľts que le capital ne saurait lacher. D'autant plus qu'ils sont aussi, au plan de m√©canismes financiers eux-m√™mes, √† la base de la "mondialisation" financi√®re par leur dette et leurs bons du tr√©sor.

Face à ces données nouvelles, les secteurs dirigeants à Paris et à Berlin ont fait le choix de la fuite en avant pour rendre irréversible la cohésion des impérialismes allemand et français adossés l'un à l'autre (et englobant le Bénélux) : c'est le traité de Maastricht et la décision politique d'instaurer une monnaie unique avec une Banque centrale indépendante. Le choix de Maastricht a pour auteurs Mitterrand et Delors et visait à "ficeler" l'Allemagne aprés la réunification. Mais conformément au rapport de force réel entre l'impérialisme allemand et l'impérialisme français, c'est au premier qu'il va le plus bénéficier.

Pour l'impérialisme allemand et le gouvernement Kohl, ce choix contient en effet une dimension expansionniste, pour une Europe fédérale organisée sur le modèle de la RFA et la domination de son capital, qui est une réponse politique -réactionnaire- à l'aspiration à l'unité nationale et démocratique entre l'Est et l'Ouest de l'Allemagne (unité qui n'est toujours pas réellement réalisée), et entre l'Est et l'Ouest de l'Europe. Cette orientation est affirmée dans le programme de la CDU-CSU dés 1993. Cela signifie d'abord que l'euro est le prolongement du Deutschmark, et la BCE le prolongement de la Bundesbank. Il ne s'agit pas là de fusion des Etats et des impérialismes, mais de renforcement de la domination de l'un d'eux, l'impérialisme allemand.

Sans aucun doute, le coeur allemand de l'Europe et l'axe rh√©nan, structure historique d'ailleurs ant√©rieure au capitalisme et ayant contribu√© √† sa formation, doit "naturellement", du point de vue du d√©veloppement des forces productives et d'une production socialement organis√©e, jouer un r√īle central. Par deux fois au XX¬į si√®cle, l'unification de l'Europe a √©t√© tent√©e par l'imp√©rialisme allemand autour de cet axe, en 1914-1918 et en 1940-1944. Ce fut √† chaque fois la catastrophe effroyable que l'on sait. La raison n'en est pas dans une mal√©diction de la nation allemande, mais dans le caract√®re priv√© de l'appropriation en r√©gime capitaliste. L'unification de l'Europe autour de ce noyau qu'est la Mitteleuropa sera un bond en avant des rapports humais et de la culture si et seulement si le capital est expropri√©.

Plus encore : unification de l'Europe et unification de l'Allemagne sont li√©es. Le capitalisme n'a pas su unifier l'Europe √† partir de l'Allemagne, mais il n'a pas su unifier la nation allemande elle-m√™me, aboutissant au contraire en 1945 √† la partition du pays et √† l'√©puration ethnique par l'arm√©e "rouge" des terres allemandes les plus orientales. Dans les ann√©es 1990 il n'y a pas non plus, contrairement √† l'aspiration populaire et √† ce qu'avaient cru les √Ėssis (Allemands de l'Est) en 1990, d'unification r√©elle du pays (niveau de vie, am√©nagement du territoire, gestion du foncier, perception morale des √Ėssis, structures syndicales et politiques). La forme f√©d√©rale de l'Etat et l'unification par d√©coupage de la RDA en L√§nder, et non par l'√©lection d'une assembl√©e constituante refondant la nation allemande, ont √©t√© le moyen de cette non-r√©unification. Et le programme d'expansion mon√©taire et f√©d√©raliste de la d√©mocratie chr√©tienne est la r√©ponse r√©actionnaire √† ces aspirations d√©mocratiques et nationales ni√©es ; r√©ponse qui est donn√©e au nom de "l'Europe", mais qui est pleine des fant√īmes du pass√© (ceux, notamment, du Saint Empire).

La fait que la r√©unification ait √©t√© impos√©e par la classe ouvri√®re, malgr√© la trahison de ses esp√©rances, a eu et a toujours un co√Ľt √©lev√© pour l'imp√©rialisme allemand : parit√© √Ėstmark-Deutschmark, hausse des salaires √† l'Est, subventions. Il a donc transf√©r√© une partie de ce co√Ľt sur la France et l'Europe par l'ancrage des monnaies europ√©ennes au mark et par les forts taux d'int√©r√™ts.

Pour l'impérialisme français la politique du "franc fort" accroché au Mark dans la perspective de l'euro fut une arme décisive contre la classe ouvrière dans les années 1990. Dans le rapport de force entre les classes en France qui permet notamment les mesures Balladur contre les retraites en 1993, le passage, de justesse, du Oui à Maastricht lors du référendum organisé par Mitterrand en 1992 a pesé lourd.

Le passage à l'euro ne sera pourtant possible qu'avec des gouvernements social-démocrates (en France le gouvernement de coalition Chirac-Jospin, en Allemagne Schroeder, élus par rejet populaire de Kohl et de sa politique, mais qui la reprend à son compte, en Italie le gouvernement de "l'Olivier") qui, violant bien entendu les raisons du vote pour eux, amplifient, de concert avec le gouvernement Blair, la politique libérale. La fonction spécifique du gouvernement Chirac-Jospin avec participation du PCF aura été de faire passer le traité d'Amsterdam, dénoncé par Jospin dans sa campagne et immédiatement accepté par lui une fois premier ministre de Chirac, puisque le choix était soit d'accepter, soit de chasser Chirac. Dans ce traité, les exigences budgétaires imposées par l'Allemagne à la France (et acceptées par Chirac, aprés une période de résistance, au sommet de Dublin en 1996), sont entérinées et se traduiront en attaques contre la classe ouvrière et les acquis sociaux.

L'unification monétaire ainsi réalisée finalement en 1999-2001, sans unification des taux d'exploitation de la classe ouvrière dans les différents pays, d'une part, et sans unification boursière, d'autre part, n'est évidemment qu'un pis aller, qui n'est qu'une accentuation, politique et symbolique autant qu'économique, des rapports monétaires et financiers qui existent en Europe occidentale depuis la création du SME à la fin des années 1970. Il n'y a ni fusion des capitaux ni fusion des Etats.

Les limitations aux possibilit√©s de sp√©culation sur les taux de change qu'entra√ģne le passage √† l'euro sont plus que largement compens√©es, pour le capital financier, par les nouveaux march√©s financiers apparus depuis les ann√©es 1980 et sp√©cifiquement, depuis 2001, par le march√© des produits d√©riv√©s de cr√©dit, principal foyer possible aujourd'hui pour l'explosion d'une crise financi√®re.

C'est une unification mon√©taire incompl√®te √† l'ext√©rieur de laquelle se tient d√©lib√©remment l'imp√©rialisme britannique, sorti du SME lui-m√™me lors de la crise financi√®re des taux de change de 1993, peu de temps apr√©s y √™tre entr√© (1990). L'euro est une forme transitoire, r√©sultat de plusieurs compromis : la mat√©rialisation d'un Etat lui correspondant supposerait pour le moins que l'imp√©rialisme allemand absorbe la France et le B√©n√©lux. Potentiellement capable de menacer le dollar au plan mondial, il ne le fait pas car les imp√©rialismes europ√©ens qui le portent sont paralys√©s par la pression √©tatsunienne et par leurs propres rivalit√©s. L'ancrage nominal des monnaies du Danemark, en partie de la Su√®de, et des pays d'Europe centrale et orientale par rapport √† l'euro traduit des rapports de subordination, pas d'unification. Le premier territoire est-europ√©en √† adopter l'euro le fait dans des conditions militaro-coloniales : c'est le Kosovo, o√Ļ l'euro prend naturellement la suite du Deutschmark introduit suite √† la guerre de 1999. L'entr√©e, d√©cal√©e, de la Gr√®ce dans l'euro y produit une grave crise sociale qui se poursuit actuellement.

Pendant le passage à l'euro en 1999-2001, deux épisodes diplomatiques et financiers significatifs se produisent ;

-l'avortement du projet de fusion des Bourses londonienne et allemande, et la formation d'Euronext, structure boursière qui associe à la Bourse de Paris celles de Bruxelles et d'Amsterdam.

-Joschka Fisher, ministre Vert des Affaires étrangères allemande, dans un discours retentissant à l'université Humboldt en mai 2000, réaffirme frontalement l'objectif d'une Europe fédérale et exige que suite à l'instauration de l'euro, on ait rapidement un gouvernement européen avec un président élu par le "Parlement". Ce corpus d'exigences, revues à la baisse, produiront la partie institutionnelle (le titre I) du projet de traité constitutionnel. Mais en 2000 il y a crise franco-allemande, manifestée dans le laborieux sommet de Nice et le traité de compromis auquel il aboutit.

La crise actuelle des relations inter-impérialistes et la "constitution".

A partir de 2003-2004 cette construction complexe et baroque entre dans une crise décisive. Le facteur déclencheur de cette crise, qui remonte à loin, est l'entrée des pays d'Europe centrale et orientale dans l'UE. Contre les souhaits de l'impérialisme français, cette entrée a en effet été réalisée rapidement (par rapport aux critères de la Commission, qui ne sont pas respectés en réalité), en raison de la conjonction de deux motivations contradictoires :

-celle de l'impérialisme allemand qui fut le promoteur historique de cette intégration,

-et celle de l'impérialisme américain qui étend en même temps l'OTAN et qui veut, en mettant ses gros pieds simultanément en Afghanistan, en Irak, en Asie centrale, au Caucase, dans les Balkans, en Europe centrale, contenir de manière décisive cet impérialisme allemand en plein retour, et lui prendre des marchés.

De plus l' "accueil" de ces pays, s'il avait encore été différé, serait devenu beaucoup plus difficile politiquement : les peuples concernés avaient d'abord souhaité une telle intégration, pour avoir "la consommation et la démocratie", mais cette aspiration légitime ne leur avait pas été reconnue aprés les révolutions de 1989-1991 ; aprés plus de dix ans d'attente ils avaient largement commencé à comprendre ce qu'est réellement l'UE et risquaient de changer d'avis.

A la différence de ce qui s'était passé pour les pays méditerranéens dans les années 1980, les pays d'Europe centrale et orientale ne sont que trés peu aidés en Fonds structurels, ce qui les place en situation de contrainte pour attirer sur place, par les bas salaires, les capitaux occidentaux.

Il y a donc deux possibilités antagoniques dans ce sur quoi pourrait déboucher, du point de vue de la bourgeoisie, cet élargissement : un triomphe allemand, ou bien, comme le veulent les impérialismes américain et britannique un "grand marché" diluant la "construction européenne" et ses institutions bruxelloises, luxembourgeoises et strasbourgeoises. Dans un tel "grand marché", dont la seule structure interétatique solide serait en réalité l'OTAN, il n'est pas exclu que l'euro se noie complétement, et avec lui le capitalisme industriel rhénan.

La concommitance de l'élargissement et de ces enjeux avec la crise mondiale consécutive au "11 septembre" et sur l'invation américaine de l'Irak, n'est pas fortuite.

Le tournant de la politique américaine, opéré au moyen des crimes du 11 septembre, fait de l'impérialisme américain le principal facteur de désordre mondial pour les autres bourgeoisies. Non seulement il n'y a pas eu réalisation d'un "super-impérialisme" à la Kautsky, et donc pas d'unification entre eux des impérialismes secondaires d'Europe, mais la période de domination américaine a dégénéré progressivement. Le capital ne peut ni ne veut harmoniser et socialiser la production et la circulation des marchandises et des capitaux au plan mondial, malgré le caractère trés centralisé, trés organisé et fantastiquement "liquide" (rapide et fluide) qu'il lui a donnée.

Le centre am√©ricain n'assume pas son r√īle de centre et d'h√©ritier de l'Europe. Pas plus que l'Allemagne n'arrive √† unifier et organiser le continent europ√©en, l'Am√©rique du Nord ne parvient √† organiser le monde. L' "acqu√©t de l'√®re capitaliste" qu'est la centralisation am√©ricaine des relations mondiales devient facteur d'explosion : depuis les ann√©es 1980 les Etats-Unis vivent √† cr√©dit sur le dos du reste du monde, et depuis 2001 il se lancent dans une fuite en avant militaire, allant jusqu'√† th√©oriser les vertus du "d√©sordre" et de la "d√©stabilisation", bien loin de tout "nouvel ordre mondial".

C'est par rapport √† cette menace que Paris et Berlin ont suscit√© la "constitution europ√©enne", pour pr√©server l'√©difice de toutes ces pressions destructrices. Son √©laboration se fait dans ce contexte et sous sa pression. Rivalit√©s inter-imp√©rialiste et mont√©e de la lutte des classes se conjuguent dans les √©v√®nements qui, depuis 2003, ont rythm√© ce qu'il est convenu d'appeler "construction europ√©enne" et qui est en r√©alit√© le th√©√Ętre d'une vraie crise entre grandes puissances.

Une telle conjonction s'observe en effet dans la r√©√©lection, inesp√©r√©e, de Schroeder et du SPD en Allemagne en septembre 2002, due √† leur prise de position contre un engagement allemand aux c√īt√©s des Etats-Unis en Irak. La mont√©e en premi√®re ligne des gesticulations fran√ßaises au cours des mois suivants ne doit pas occulter la r√©alit√© : l'opposition d√©cisive qui s'affirme alors se situe bien entre Allemagne et Etats-Unis. La France, dans cette affaire, se met en avant d'autant plus qu'elle est en fait plus faible. Mais c'est bien la pression allemande qui conduit la Turquie -candidate √† l'UE- √† refuser le d√©ploiement des troupes √©tatsuniennes sur son sol.

La r√©action de l' 'imp√©rialisme am√©ricain fut tr√©s brutale. Il mena√ßa en fait de faire √©clater l'UE et d'isoler le "couple franco-allemand", et montra qu'il avait les moyens de le faire. Cette menace avait √©t√© exerc√©e par le truchement de Blair, avec les aboiements subsidiaires des gouvernements italien, espagnol, portugais, danois, polonais, hongrois et tch√©que. La "politique √©trang√®re commune" √©tait fusill√©e en plein vol. Les Etats-Unis utilisaient aussi le merdier o√Ļ l'imp√©rialisme fran√ßais a lui-m√™me cr√©√© en C√īte-d'Ivoire. L'incapacit√© de la conf√©rence intergouvernementale (CIG) √† adopter la "constitution" en d√©cembre 2003 r√©sulte de cette offensive.

La poussée guerrière, et la mobilisation sociale contre la guerre, maximale en Grande-Bretagne et en Italie -affaiblie en France et en Allemagne par la confusion avec la politique de leurs gouvernements- ne doit pas être oubliée. Le spectre de la guerre, y compris inter-impérialiste, est revenu dans les consciences et dans l'inconscient collectif. Y compris inter-impérialiste : j'ai eu l'occasion, à la réunion organisée par l'AWL à Paris fin 2003, de dire que les gamins dans les écoles jouaient parfois à la guerre "contre Bush" (alors que douze ans avant c'était "contre Saddam"). Nous nous sommes alors opposés explicitement à la résurgence d'un chauvinisme anti-américain, recherchée par Chirac, cultivée par des secteurs du PCF, à des fins d'union nationale. Notons d'ailleurs que le thème de la "forteresse Europe pour combattre les Etats-Unis"', dans la campagne référendaire de 2005 en France, a été essentiellement un argument ... du Oui : le Non de gauche s'est fait accuser de faire non seulement le jeu de Le Pen, mais de Bush !

Un an aprés la crise de 2003, en juin 2004, le traité constitutionnel européen est pourtant adopté par "les 25" (leurs chefs d'Etat).

Ce nouveau virage résulte d'une combinaison conjoncturelle.

Allemagne et France n'ont pas fait le poids par rapport √† l'imp√©rialisme am√©ricain dans la crise irakienne et ne souhaitaient pas, ou pas encore, aller jusqu'√† un affrontement plus s√©rieux. Les voila maintenant r√©duites √† mendier des partis de march√© en Irak, √† sp√©culer sur les difficult√©s que les Etats-Unis vont y rencontrer et l'aide dont ils pourraient avoir besoin. A l'automne 2004 cette recherche d'apaisement, au moment de la r√©√©lection de Bush, s'accentuera : soutien √† la politique de Bush en Ukraine malgr√© les risques de guerre civile qu'elle entra√ģne (qui n'a pas eu lieu parce que les masses ukrainiennes ne le d√©siraient aucunement), lachage de la Syrie par la France (incoh√©rence qui ne fait que souligner la faiblesse de l'imp√©rialisme fran√ßais et la crise de son ex√©cutif).

En mars 2004, Aznar est renvers√© en Espagne, par la mobilisation √©lectorale de la classe ouvri√®re et des peuples d'Espagne. Ceci entra√ģne le retrait des troupes espagnoles d'Irak et un revirement diplomatique espagnol, souhait√© ouvertement depuis plusieurs mois par la bourgeoisie catalane, vers Paris et Madrid.

La "constitution" est d'autre part acceptée par l'impérialisme britannique, du fait de son caractère trés atlantiste en matière militaire : la défense européenne est explicitement soumise à l'OTAN par le texte "constitutionnel". Mais Blair annonce en même temps que, aprés la France, il fera un référendum : les arrières-pensées sont évidentes : il fait mine d'accepter la "constitution" sous réserve de ratification par tout le monde avant lui.

C'est donc suite à l'adoption du texte par la CIG de juin 2004 que Chirac annonce trés vite son intention de faire un référendum. Cette intention vaut promesse d'imposer un Oui massif à la classe ouvrière française : dans le cours de la lutte des classes en France, c'est vouloir la briser, réaliser dans les relations sociales le rapport de force seulement politique des présidentielles de 2002 et que, malgré ses pas en avant sur les retraites et l'Assurance Maladie, le gouvernement Raffarin, la bourgeoisie française n'a toujours pas réalisé. Par cet engagement, Chirac promet en quelque sorte de battre "sa" classe ouvrière, ce qui renforcerait sensiblement l'impérialisme français.

La "constitution" était donc reconnue par l'ensemble des bourgeoisies et gouvernements d'Europe comme un cadre utile dans la lutte anti-ouvrière : des hausses coordonnées des salaires, des services publics renforcés, des nationalisations, deviendraient anticonstitutionnels. La France était choisie pour test. On connait la suite.

Aprés la défaite de Chirac, coincée, pressurée, entre la pression américaine et la lutte de la classe ouvrière, la "constitution" n'est ouvertement plus en état de s'appliquer dans l'immédiat au reste du continent et encore moins de réceptionner la Turquie. La crise va s'aggraver.

Le point de vue de la classe ouvrière.

Remarquable dans de telles circonstance est l'insigne faiblesse, en France et en Allemagne, des secteurs protectionnistes bourgeois qui auraient pourtant là matière à prospérer ! Cela s'explique en partie, surtout en France, par la force du Non du mouvement ouvrier. Mais cela s'explique aussi par le trés grand niveau d'alignement sur "l'Europe" de tous les secteurs de la bourgeoisie. L'idée selon laquelle il y aurait un puissant "camp" protectionniste, réactionnaire, à l'origine du Non et en mesure d'en tirer seul profit est un mythe complet. Je voudrais dire à mes camarades "Third Camp" que ce mythe a quelque chose de ... campiste ! Expliquons.

De même en effet, que l'affrontement entre "camp soviétique" et "camp américain" a servi à masquer la lutte des classes (dans l'intérêt de la bourgeoisie), ici l'idée mythique d'un affrontement entre une bourgeoisie progressiste et libre-échangiste et une bourgeoisie protectionniste et réactionnaire (à moins qu'il ne s'agisse de débris féodaux ?! ) qui aurait été, l'une porteuse du Oui, l'autre du Non, est une représentation mythique qui convient peut-être en partie, et encore, aux conditions politiques britanniques tant que la classe ouvrière ne se relève pas globalement de la défaite thatchérienne, mais qui n'a strictement rien à voir avec le réel sur le continent ; et cette représentation masque, comme toute réduction du monde en "camps", la lutte des classes réelles, avec le Oui de la bourgeoisie et le Non de la classe ouvrière !

Le point de vue de la classe ouvrière s'appuie sur des axes qui, certes, ne sont ni libre-échangistes, ni protectionnistes, puisqu'ils sont anticapitalistes : la discussion entre nous doit porter aussi sur ces axes, sur l'actualisation du combat pour les Etats-Unis socialistes d'Europe (ce n'est pas le sujet du présent texte). Pour cela il doit être clair que l'impérialisme, le capitalisme, n'unifient pas l'Europe. La phrase suivante de Martin :

"Dans le cadre du capitalisme, selon les prévisions les plus probables, la tendance à l'intégration européenne ne pourrait être renversée que par une crise catastrophique qu pousserait le capital à se réfugier encore une fois dans des cadres nationaux dépassés, c'est-à-dire par une évolution réactionnaire.",

devrait être remplacée par celle-ci :

"Dans le cadre du capitalisme la tendance à l'intégration européenne conduit à la fois à l'oppression nationale et à la reproduction de la concurrence et de l'anarchie capitaliste à une échelle supérieure ; elle porte en elle une crise catastrophique aboutissant soit à une redistribution entre Etats impérialistes nationaux, soit à une unification effective sur un champ de ruine."

Le tendances réactionnaires du capital ne sont pas séparées et relégués dans un imaginaire camp protectionniste. Elles sont au coeur du capital financier, de l'impérialisme le plus moderne. Approfondissons cela.

Les marxistes, le capitalisme progressiste et l'impérialisme réactionnaire.

L'ensemble de ce développement historique contradictoire que je ne fais ici qu'esquisser est absent de l'analyse de Martin. Celle-ci est linéaire : aprés 1945 le capitalisme développe les forces productives et essaie à sa façon d'unifier l'Europe, il faut soutenir cette évolution, s'y inscrire.

Loin d'être linéaire à la façon du "progrés", le développement réel est convulsif, chaotique, parfois même hasardeux (la conjonction qui aboutit à l'accord des gouvernements sur le TCE, en juin 2004, et le pari risqué de Chirac qui s'ensuit, a ce caractère trés évènementiel, fragile, hasardeux). Si l'on évacue à la fois le mouvement réel de la classe ouvrière qui se développe en s'opposant aux mesures des capitalistes et à leur soi-disant unification européenne, et les contradictions inter-impérialistes qui sont aujourd'hui plus graves qu'en 1945, on ne peut grouper les divers faits militaires, diplomatiques, et autres, en un ensemble cohérent reflétant l'unité mondiale de la lutte des classes.

Il y a de fr√©quents passages o√Ļ Martin, partant de l'id√©e que la classe ouvri√®re n'est ni dans le camp de l'imp√©rialisme de libre-√©change, ni dans celui des protectionnistes, aboutit en fait √† l'id√©e que l'int√©r√™t ouvrier consiste dans un soutien critique √† l'imp√©rialisme de libre-√©change, puisque celui-ci incarne le "progr√©s" (il est curieux qu'Yves n'ait pas discern√© cette dimension tr√©s "universaliste-bourgeoise-dix-huiti√®me si√®cle" de l'argumentation contre le vote Non chez Martin ! ). L'abstention pr√©conis√©e le 29 mai par nos camarades devient alors un Oui √† peine voil√©. Car soyons logiques : si le capitalisme r√©alise √† sa fa√ßon l'unit√© de l'Europe, la pacification et l'ouverture des fronti√®res, il faut le soutenir, quitte √† protester √ßa et l√† contre tel ou tel aspect trop d√©sagr√©able.

Premier problème fondamental ici : le capitalisme n'apporte pas de "progrés". La contradiction entre socialisation de la production et développement des forces productives s'aggrave. Ce qui veut dire que la socialisation de la production n'a pas réellement progressé pour l'humanité depuis plusieurs décennies. Les découvertes scientifiques et techniques ont des effets meurtriers et tout pas en avant vers une meilleure organisation est en même temps un pas en arrière vers une concurrence aggravée. La biosphère est menacée de mort et est d'ores et déjà complétement désorganisée. L'humanité quatre fois plus nombreuses et bien plus riche qu'il y a quelque décennie vit beaucoup plus mal, y compris au plan sanitaire. Non, décidemment, l'idée selon laquelle il faut se "fonder sur les acquéts de l'ère capitaliste", appliquée à chaque étape nouvelle du capitalisme, devient burlesque ou sinistre.

Ce caract√®re du capitalisme, dans lequel la contradiction, le c√īt√© destructeur, prend les devant, a √©t√© identifi√© notamment par les th√©oriciens de l'imp√©rialisme comme L√©nine pour qui le capitalisme avec lui, de "relativement r√©actionnaire", devient "r√©actionnaire sur toute la ligne". La destruction des nations, des cultures, des milieux, en est un aspect. Se faire traiter de r√©actionnaire par les tenants de ce "progr√©s" destructeur et inhumain, les travailleurs y sont plus qu'habitu√©s, h√©las.

Mais ceci étant, deuxième problème fondamental : admettons que le capitalisme soit toujours progressiste, ou que depuis 1945 il le soit redevenu. Serait-ce une raison pour appuyer ou pour préconiser l'acceptation nécessaire de ses tendances à la concentration, à l'expansion, à l'asservissement du monde ? Il n'y a pas d' "attitude marxiste classique face au processus général de la concentration et de la centralisation du capital." Marx a pu soutenir ce processus contre des forces féodales ou petites-bourgeoises -problème dépassé aujourd'hui, même Ben Laden est un financier moderne. Il ne l'a jamais soutenu en soi, tout en expliquant, évidemment, qu'il apportait une socialisation de la production et une concentration du prolétariat ayant l'une et l'autre le principal intérêt de rendre possible le renversement du capital, ce qui ne passe certainement pas par le fait de mettre une étiquette "progressiste" à ses divers développement politiques et économiques et d'expliquer qu'il faut au moins s'abstenir de les combattre ...

En clair, la position th√©orique de Martin transpos√©e √† avant 1914, √©poque o√Ļ en effet, le capitalisme finissait d'apporter "le progr√©s", reviendrait √† dire que vu ce progr√©s, il fallait soutenir la conqu√™te coloniale. Je ne dis pas, naturellement, que c'est l√† sa position ; je dis qu'il y aurait une coh√©rence logique et politique √† cela. Mais m√™me quand, en effet, capitalisme voulait dire progr√©s, le soutien ou le combat des pas en avant qu'il faisait faire √† l'unification du monde -et qui peut douter que la conqu√™te de l'Afrique et de l'Oc√©anie, l'ouverture des fronti√®res, la mise en contact des cultures, l'exportation des capitaux, apportaient beaucoup aux peuples, jouaient un r√īle progressiste malgr√© des limites et des d√©formations ...- m√™me dans cette situation, √† cette √©poque, l'attente r√©formiste et √©conomiste tranquille que le capitalisme apporte le progr√©s, d'une part, et la lutte r√©volutionnaire cons√©quente pour le renverser et pour la prise du pouvoir par la classe ouvri√®re, d'autre part, se sont d√©limit√©s, distingu√©s, sur des questions comme le soutien ou non, ou l'abstention ou non, √† un ph√©nom√®ne tel que le colonialisme !

Prendre conscience des particularités britanniques dans le cadre européen.

La position de l'impérialisme britannique sur les questions européennes et sur la "constitution" est particulière, car la défaite de la classe ouvrière devant Thatcher modèle encore le rapport de force : ici la bourgeoisie ne voit pas d'enjeu fondamental à l'adoption d'un texte constitutionnel pour affaiblir "sa" classe ouvrière. Si cela peut lui servir, tant mieux, sinon, elle peut s'en passer.

D'autre part il n'y a pas que l'impérialisme français qui souffre d'un complexe de grandeur. Le partenariat avec Bush, les souvenirs coloniaux, et le réseau financier de paradis fiscaux, places of shore et autres dont la City est le centre, font que le capital britannique ne dépend pas de manière centrale, ni dans le maintien de son appareil industriel, dont il s'est délesté sous Thatcher, ni dans ses positions financières, ni dans son rapport de force avec les travailleurs, du renforcement de la "construction européenne". Mais cette posture de l'impérialisme britannique est une situation exceptionnelle vue du continent : les impérialismes français, allemand, italien, néerlandais, belge, espagnol, ne sont pas du tout dans ce cas !

Martin note en passant que cela est d'une grande √©vidence, pour les militants britanniques, que les quelques rares mesures sociales dont ils ont pu b√©n√©ficier proviennent de circulaires europ√©ennes appliqu√©es √† contrecoeur par leurs gouvernements. Admettons, encore que je serais curieux de voir √ßa de plus pr√©s : cela nous confirme surtout l'extr√™me d√©t√©rioration du rapport des forces entre les classes que la Grande-Bretagne a connu depuis les ann√©es 1980, puisque la situation est tout de m√™me, et d'une aussi grande √©vidence, exactement l'inverse dans plusieurs pays du continent. L'internationalisme demanderait donc ici √† √™tre appliqu√© √† l'analyse politique : la d√©faite ouvri√®re thatch√©rienne a √©t√© une condition importante du d√©veloppement de l'UE en tant qu'arme anti-ouvri√®re, et elle permet √† l'UE d'appara√ģtre, faussement, comme un rempart contre le pire en Grande-Bretagne. Il semblerait, par exemple, que nos camarades pensent que la victoire du Non pourrait bien, en remettant en cause les circulaires de la Commission europ√©enne sur le temps de travail, les emp√©cher d'avoir une quelconque limitation en ce domaine. Mais le rapport de force entre les classes est une donn√©e internationale, m√™me s'il se concr√©tise dans chaque pays d'une mani√®re diff√©rente : si le Oui l'avait emport√©, l'application d√©brid√©e et imm√©diate des circulaires Bolkestein et sur le temps de travail sur le continent, n'aurait certainement pas contribu√© √† imposer des droits sociaux en Grande-Bretagne !

N'y a-t'il pas d'autres perspectives en Grande-Bretagne que de tenter de limiter les d√©g√Ęts en s'accrochant √† des circulaires de Bruxelles qui, ailleurs, sont g√©n√©ralement des r√©gressions ? Je me demande si, tout en esquivant la port√©e de la d√©faite inflig√©e par Thatcher dans l'analyse d'ensemble de la situation europ√©enne, Martin n'int√©riorise pas en m√™me temps de mani√®re exag√©r√©e, cette d√©faite. La recherche d'un d√©bouch√© politique ind√©pendant, d'une perspective, comme horizon de la remont√©e des luttes de classe en Grande-Bretagne, semble possible √† la lecture de Solidarity. En tous cas, l'espoir dans un sauvetage par "l'Europe" est un r√©ve, et un r√®ve dangereux. Savez-vous comment est souvent qualifi√©e, sur le continent, l'orientation de la Commission europ√©enne ? de "thatch√©rienne", et sinon, de "blairiste". Alors ...

Mais il est vrai que l'on ressent de la part de nos amis britanniques un certain √©tonnement devant la place prise en France par les questions constitutionnelles. Etonnement que les explications d'Yves sur la passion jacobine surran√©e pour ce genre de choses pourrait presque transformer en commis√©ration. D√©trompez-vous, camarades : loin d'√™tre un poste d'observation id√©al sur ce genre de sujet, la Grande-Bretagne est ici tr√©s insulaire, puisque c'est le seul Etat bourgeois au monde √† ne pas avoir de constitution. Cela parce qu'en son temps elle fut en avance : le d√©bat constitutionnel sur la forme de l'Etat bourgeois a eu lieu chez vous au XVII¬į si√®cle. Et le premier mouvement ouvrier de masse √† s'√™tre mobilis√© pour le suffrage universel et contre la monarchie, ce fut le chartisme. Avant la d√©faite conjointe, continentale et insulaire, de 1848.

Aprés cette date, vous avez eu l'Etat bourgeois le plus stable du monde. Quand il fut affaibli, de grandes grèves ont posé la question du pouvoir, de qui doit diriger la société, et les victoires électorales du Labour aussi. De la défaite inaugurale de 1926 à la défaite finale de 1984, la classe ouvrière britannique a donné au monde les plus belles des leçons en matière de grèves. Elle a régulièrement poussé la lutte économique jusqu'à sa généralisation, donc jusqu'au seuil de son débouché politique. Elle ne l'a jamais franchi (parce que ses directions et la plupart de ses organisations, ne l'ont jamais voulu) et elle a été battue.

Nous n'avons pas de leçons à donner sur les mots-d'ordre valables en Grande-Bretagne aujourd'hui. Mais nous pensons que les révolutionnaires britanniques, pour ne pas ressasser la même histoire et se faire toujours battre (et nous avec), doivent se préoccuper des questions de l'Etat, de la forme de l'Etat (donc de la monarchie et des rapports entre peuples britanniques, entre autres choses), des questions "constitutionnelles". La bourgeoisie a une longueur d'avance : Thatcher a centralisé votre Etat, elle a remis en cause des acquis "bourgeois" (comme dirait Yves) datant de bien avant notre 1789 de chez nous, et Blair arrive derrière en jouant les modernes. Les pratiques de gestion et d'administration qu'ils ont instaurées dans vos services publics ou ce qu'il en reste ont été étudiées par la Commission européenne et inspirent les ministres et hauts fonctionnaires français qui veulent "réformer l'Etat". La politique, c'est de l'économie concentrée. Une lutte économique qui ne se saisit pas de ces questions ne va pas jusqu'au bout.

C'est le capital financier qui est rétrograde.

Avez-vous simplement √©tudi√© le texte de cette fameuse "constitution europ√©enne" ? Une √©tude s√©rieuse de celui-ci montre bien des choses. Donner valeur constitutionnelle √† la "concurrence libre et non fauss√©e", c'est rompre avec le principe (autrefois, un principe bourgeois) de la souverainet√© du Parlement dans l'√©tablissement de la loi : la constitution dit √† l'avance ce que doivent √™tre les lois. M√™me chose pour le budget. Que la repr√©sentation nationale fasse la loi et consente l'imp√īt : les r√©volutions bourgeoises, britanniques, am√©ricaine, fran√ßaise, ont commenc√© par l√†. Martin semble penser qu'il y a des r√©actionnaires arri√©r√©s dans la bourgeoisie qui s'opposent √† l'unit√© libre-√©changiste de la "constitution".

Il n'a donc pas vu que les positions les plus arri√©r√©es, par rapport aux traditions d'autrefois de la bourgeoisie, sont dans cette "constitution". Qu'elle a, adapt√© au march√© et √† la finance, une sorte d'esprit f√©odal : les juges disent le droit, le peuple et ses √©lus ne font pas la loi, leurs corps constitu√©s participent au "bien commun", avec les Eglises reconnues comme telles. Le recul du droit bourgeois le plus moderne en de√ßa de 1789, de Locke et de Cromwell, voila ce que nous avons -provisoirement- battu le 29 mai. Il est √©tonnant de m√©goter sur une telle victoire de la part de militants attach√©s √† la d√©mocratie, √† la la√Įcit√© et au f√©minisme.

Mais cette analyse et ce questionnement sont impossibles si l'on pense que le capital ne fait qu'unifier l'Europe à sa manière et qu'il faut se couler dans ce mouvement inéluctable. "S'appuyer sur les acquets de l'ère capitaliste" ... "s'appuyer sur les acquis de la construction européenne", accepter la concurrence libre et non faussée, se faire traiter de réactionnaire quand on se met en grève contre une délocalisation : mais voila précisément ce que subissent les travailleurs sur le continent. Tout risque de confusion avec ce langage et cette politique, ce discours dominant qui a été battu ici le 29 mai devrait être évité soigneusement par les militants révolutionnaires. Or, la candeur avec laquelle Martin s'expose à cette confusion... est trop évidente pour qu'on la taise.

* * * *

Conclusion.

La combinaison entre une attitude avant-gardiste, au mauvais sens du terme, par rapport au mouvement de la classe ouvri√®re, consistant √† juger celui-ci non sur son contenu r√©el, mais √† partir des positions des appareils et groupes politiques et, dans le cas fran√ßais, en grande partie d'apr√©s la propagande officielle, et la conception th√©orique selon laquelle le capital joue un r√īle progressiste malgr√© tout en √©tant en train d'unifier l'Europe √† sa mani√®re, a conduit dans le cas du r√©f√©rendum fran√ßais de 2005, √©preuve importante de la lutte des classes, nos camarades √† une position qui non seulement les auraient compl√©tement isol√©s en France -mais ceci peut arriver sur des positions justes- mais surtout qui les auraient oppos√©s au mouvement r√©el, qui est, lui, progressiste, de la majorit√© de la classe ouvri√®re.

C'est un peu comme si une c√īte d'alerte √©tait franchie. Elle ne remet pas en cause les points fondamentaux que nous avons en commun sur la lutte des classes, l'organisation politique, et l'apport de la tradition politique "Third Camp" -dont l'ignorance en France est une faiblesse des militants fran√ßais- sur le stalinisme. Mais elle n√©cessite une r√©flexion et une discussion approfondies, remontant √† des id√©es et des m√©thodes de base.

Vincent Présumey, fin juin 2005.

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