Le marxisme: quelle sorte de marxisme?

Submitted by AWL on 10 December, 2013 - 12:54

Traduction par Hugo Pouliot


Texte provenant de la brochure We Stand for Workers Liberty (Nous défendons la liberté des travailleurs), publiée par l’organisation trotskyste britannique Alliance for Workers Liberty.

L'AWL est trotskyste : ce qui veut dire que nous nous basons sur les idées et les luttes des bolcheviks loyaux qui, après avoir mené la Révolution russe en 1917, ont continué à résister à la contre-révolution stalinienne.

Notre pierre de touche est l'ind√©pendance politique de la classe ouvri√®re. Dans certaines situations, cette id√©e peut √™tre r√©sum√©e par l'expression "le troisi√®me camp", ce qui signifie que les travailleurs doivent poursuivre leur propre int√©r√™ts plut√īt que de choisir le moindre mal entre deux camps bourgeois ou stalinien r√©actionnaires dont la concurrence domine la politique "officielle".

Léon Trotsky a inventé l'expression troisième camp pour la Chine au milieu des années 1920, pour exprimer l'idée que les travailleurs chinois doivent se battre pour leurs propres intérêts et s'opposer aux puissances impérialistes, aux seigneurs de la guerre
et aux nationalistes. Comme il a vu la Deuxième Guerre mondiale qui se profilait dans les années 1930, il a plaidé pour que la classe ouvrière devienne un troisième camp en oppostion à la fois aux puissances Alliées et de l'Axe.

Apr√®s 1945, l'expression troisi√®me camp a √©t√© principalement utilis√© pour indiquer une position oppos√©e √† la fois au capitalisme et au stalinisme, contrairement √† la position d√©fendue en 1947 par l'adjoint de Staline, Andrei Jdanov, √† l'effet que le monde √©tait divis√© en deux (et seulement deux) camps, les √Čtats-Unis et l'URSS. Mais √† ce moment l√†, certains trotskystes ont d√©nonc√© le slogan du troisi√®me camp comme une d√©robade et se sont rang√©s du c√īt√©, d'une mani√®re critique mais ferme, du camp stalinien. Ils pr√©tendaient √™tre les trotskystes "orthodoxes". Jusqu'√† sa mort, disaient-ils, Trotsky avait consid√©r√© l'URSS comme un "√Čtat ouvrier d√©g√©n√©r√©" et ont insist√© sur la "d√©fense de l'URSS contre l'imp√©rialisme".

Nous croyons que ces trotskystes "orthodoxes" ont eu tort. L'URSS apr√®s la contre-r√©volution stalinienne n'√©tait pas un √Čtat ouvrier de quelque type que ce soit. Il s'agissait d'un syst√®me d'exploitation de classe en aucun cas sup√©rieur au capitalisme.

A partir du d√©but des ann√©es 1920 gr√Ęce √† sa mort en 1940, Trotsky a analys√© le stalinisme - une forme de soci√©t√© jamais vu auparavant dans l'histoire - tel qu'il s'est d√©velopp√©. Sa critique a jet√© les bases pour toute analyse marxiste s√©rieuse ult√©rieure du stalinisme, mais au moment de sa mort, elle contenait des erreurs qui pouvaient √™tre r√©solues seulement par un d√©veloppement suppl√©mentaire de certains courants de la pens√©e de Trotsky, et un rejet de certaines des formulations qu'il a utilis√©.

Trotsky a appel√© l'URSS un "√Čtat ouvrier d√©g√©n√©r√©". Le contenu qu'il a donn√© √† ce terme a chang√© alors que la contre-r√©volution stalinienne se d√©roulait. Ce qui restait du caract√®re "ouvrier" √©tait √©clips√© par une monstrueuse "d√©g√©n√©rescence". Il a insist√© sur une "r√©volution politique " (en fait, une nouvelle r√©volution ouvri√®re de grande envergure ) pour le renverser.

À la fin des années 1930, Trotsky a reconnu que : " Les méthodes classiques d'exploitation ... sont appliquées dans ces formes nues et grossières qui ne serait pas autorisées, même par les syndicats réformistes dans les pays bourgeois ... La propriété étatique des moyens de production ne transforme pas le fumier en or et n'entoure pas d'une auréole de sainteté le système d'ateliers d'exploitation (sweatshop)".

¬ęDe la r√©volution comme elle l'entend, la bureaucratie a conserv√© seulement le culte de la violence polici√®re ... Elle se bat pour son existence avec une fureur conservatrice qui n'a pas √©t√© manifest√©e par une aucune autre classe dirigeante dans l'histoire. Le long de cette route, elle est arriv√©e en peu de temps √† commettre des crimes tels que m√™me le fascisme n'a pas encore perp√©tr√©". "Historiquement, aucune classe de la soci√©t√© a jamais concentr√© dans ses mains dans un si court laps de temps une telle richesse et un tel pouvoir que la bureaucratie a concentr√© au cours des deux plans quinquennaux". "Elle contient en elle-m√™me √† un degr√© d√©cupl√© tous les vices d'une classe poss√©dante".

"Un √Čtat ouvrier" - avec "le syst√®me d'ateliers d'exploitation", avec une classe dirigeante d'une telle "richesse et d'un tel pouvoir", de tels vices de classe, un tel "acharnement " contre les travailleurs? Trotsky pensait que l' URSS √©tait tellement une combinaison de substances incompatibles, tellement dans une phase terminale de crise, si radicalement en changement perp√©tuel, si instable, qu'elle ne pouvait pas √™tre correctement √©valu√©e en termes de son "√™tre", mais seulement en termes de ce qu'elle avait d√©velopp√© et des variantes vers lesquelles elle se d√©veloppait.

Il savait que des économies non-ouvrières entièrement étatisées étaient tout à fait possible dans l'abstrait. Mais il considérat que:
* La nationalisation à grande échelle de la propriété en URSS avait été rendue possible seulement par la révolution ouvrière de 1917;
* Cette nationalisation à grande échelle était impossible partout ailleurs, dans le monde tel qu'il était, sans une révolution ouvrière;
* La nationalisation à grande échelle était une mesure très progressiste, comme en témoigne la croissance industrielle de l'URSS dans les années 1930 et son contraste avec la récession qui a frappé l'Occident;
* Le capital mondial avait l'intention de renverser l'économie nationalisée.
Toutes ces considérations étaient plus ou moins raisonnables dans le temps, mais avec le recul, elles étaient insuffisantes.

√Čcrivant quelques semaines apr√®s le d√©but de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, Trotsky a reconnu que si le syst√®me se consolidait - si l'URSS devenait une entit√© coh√©rente, plus ou moins stable qui pourrait √™tre jug√©e dans son propre droit - alors vous devriez dire que la propri√©t√© nationalis√©e de l'URSS √©tait devenue la base d'une nouvelle classe exploiteuse. Il h√©sita encore. La bureaucratie dirigeante de l' URSS, √©branl√©e par d'√©normes purges dans la seconde moiti√© des ann√©es 1930, √©tait de loin trop instable pour se consolider en tant que classe dirigeante. " Ne pourrions-nous pas nous placer dans une position ridicule si nous attachions √† ... l'oligarchie la nomenclature d'une nouvelle classe dirigeante quelques ann√©es ou m√™me quelques mois avant sa chute honteuse? " Mais si le stalinisme survivait √† la guerre mondiale, alors disait Trotsky nous aurions √† r√©examiner notre position.

L'assassin stalinien qui a tu√© Trotsky en ao√Ľt 1940 l'a emp√™ch√© de r√©examiner son point de vue. Apr√®s la mort de Trotsky, bien que l'URSS se soit stabilis√©e et soit devenue une superpuissance, et bien que des nationalisations radicales soient devenues monnaie courante dans le monde ex -colonial sous des r√©gimes manifestement non-ouvriers, ses disciples "orthodoxes" n'ont pas r√©examin√© leur point de vue. Ils ont aplati sa th√©orie dans l'id√©e que la propri√©t√© enti√®rement nationalis√©e - cependant cr√©√© - √©tait suffisante pour d√©finir un √Čtat ouvrier. A partir de l'URSS, ils ont extrapol√© en voyant des "Etats ouvriers d√©form√©s" en Europe de l'Est, dans la Cor√©e du Nord de Kim Il Sung, la Chine de Mao, le Vietnam de Ho Chi Minh, etc - tous des pays o√Ļ les travailleurs n'avaient jou√© aucun r√īle du tout dans la nationalisation de l'industrie, mais o√Ļ ils ont √©t√© rigoureusement r√©prim√©s par les bureaucraties dirigeantes.

Ce "trotskysme orthodoxe" est venu dans de nombreuses versions. Certains √©taient tr√®s enthousiastes pour les "√Čtats ouvriers", ou tout au moins pour certains d'entre eux qu'ils jugeaient moins staliniens que l'URSS (pour certains, √† un moment la Chine, pour d'autres Cuba). D'autres ont r√©duit "l'√Čtat ouvrier" √† un mot de code indiquant que ces √Čtats √©taient plus progressistes dans leur structure √©conomique, et ont mis l'accent sur la pr√©conisation d'une "r√©volution politique" ouvri√®re visant √† les renverser.

La tendance AWL (Alliance for Workers Liberty) provient du courant "trotskyste orthodoxe", √† l'extr√™me fin antistalinienne du spectre. Nous nous sommes trouv√©s en contradiction avec les autres "trotskystes orthodoxes" sur des questions comme l'Afghanistan (en 1979) et la Pologne (en 1981), et petit √† petit nous avons √©t√© amen√©s √† r√©examiner notre position. Nous croyons maintenant qu'on peut trouver davantage d'√©clarcissements dans la tradition de ces trotskystes des ann√©es 1940, comme le Workers Party aux √Čtats-Unis, qui ont vu l'URSS stalinienne comme une nouvelle forme de soci√©t√© d'exploitation de classe et non pas comme un √Čtat ouvrier.

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